Une catastrophe

Rappelons d'abord LA catastrophe de la région :
l'éboulement du Mont Granier (massif calcaire "karstique") le 25 novembre 1248 (sous l'effet probable des pluies et d'un séisme attesté jusqu'en Angleterre).
Notons qu'un écroulement majeur n'évite pas d'autres éboulements : quelques dizaines de milliers de tonnes de roche sont encore tombées  le 9 janvier 2016.

Les catastrophes dues aux eaux ne sont pas rares dans les massifs schisteux non plus* : les nants dévalent des pentes fortes, et sortent  de leur lit par grosses eaux ; les arbres tombent, font obstacle, les eaux montent encore, affouillent les berges, amassent de la terre et des rochers… et soudain, le barrage naturel cède, et une avalanche de boue, de pierres, d'arbres, et d'eaux furieuses se précipite vers l'aval, où un hameau, un village, s'était installé… près de l'eau.

C'est en partie ce qui explique la formation des "cones de déjection", ces "bosses" bien visibles à l'endroit où les ruisseaux arrivent dans la plaine ; les hameaux s'y installent, près de la ressource en eau  - les Berres en sont un bon exemple.

La tradition fait état d'une avalanche de boue catastrophique pour le village au début du XVe siècle. Nous la rapportons telles qu'elle court. Mais nous n'avons trouvé aucune source ancienne sur ce sujet, et... nous avons des doutes sérieux!

C'est l'histoire qui court sur les caprices du Nant de Montendry en 1428 ou 29 :

pour entrer dans l'église St-Martin, il faut descendre quelques marches. Photo A.Dh.Éboulement, inondation ; cette année-là, dit-on, le cloître du prieuré de Chamoux fut détruit, l'église endommagée, le rez-de-chaussée du château et de bâtiments qui subsistèrent ensevelis sous des tonnes de terre.

C'est ainsi, dit-on, que "l'on descend maintenant vers l'église quand on pouvait - dit-on - y monter. C'est ainsi que certaines maisons anciennes ont gagné un niveau supplémentaire de caves…"

Notons déjà que les considérations sur l'église "où l'on montait" se discutent : on sait par les textes (VP 1717) que l'église a été reconstuite en 1696, et par la même occasion, "retournée": on entrait donc dans l'église romane antérieure par le côté nord. Ce qui change tout, vu le sens de la pente naturelle!
Ce qui paraît certain, c'est la destruction d'une partie du Prieuré, et l'ensevelissement partiel de divers bâtiments. Mais quand ?

Nous savons qu'après la reconstruction de l'église en 1696-99, et l'ouverture face à la pente, les eaux de ruissellement ont fait des leurs : voir la Visite pastorale de 1717 qui signale des inondations de l'église. On sait par les textes que des drains ("aqueducs") cernent les murs de l'église...
D'autre part, les photos du début du XXe siècle nous rappellent que le nombre de marches a bien augmenté avec la suppression du cimetière, et la création de la rue de la Poste.

Aujourd'hui, le cours du Nant se détourne en direction de Villard-Dizier au creux d'un lit très encastré, évitant à Chamoux ses colères.

Seul un bief poursuit tout droit, pour animer la roue du moulin autrefois seigneurial - il fut prolongé à travers le Parc du château, au service des petites industries chamoyardes : le cours du bief a-t-il  retrouvé le cours du Nant autrefois?

On connaît d'ailleurs d'autres déluges datés au XVe siècle dans la région :
L'hiver 1439-1440, crue des affluents de l'Arc, de Lanslevillard à St-Jean de Maurienne dans toute la Maurienne,
Entre le 7 mars 1450 et le 20 novembre 1451, éboulement de la colline occidentale de Salins en Tarentaise (Sté Savoisienne Hist Arch 1875 p.15)
Le village de La Chapelle en Maurienne est enseveli sour le déluge dit "de Saint-Laurent" (sans doute parce qu'il arriva le 10 août, jour de la fète de ce saint) , situé par la tradition vers le milieu du xv° siècle
En août 1469, inondation de la haute vallée de l'Arc (en particulier Modane).  La chapelle dédiée à saint Bernard de Menthon  a été élevée sur les lieux par les habitants échappés au désastre, à l'entrée de la gorge formée par cet éboulement. (SHAM 1867)

Encore plus près de nous, une difficulté semblable a touché Saint-Pierre de Belleville :
Le chanoine Truchet rapporte que « En 1515, le comte Louis de La Chambre, ayant fondé la collégiale de Sainte-Anne à Chamoux, lui unit le prieuré de la Corbière. Mais le torrent avait ravagé les propriétés et renversé une grande partie des bâtiments."1

Juliette et Adrien Dieufils signalent qu'en novembre 1651, après une période de pluies et de neige sur le Belledonne, La Rochette et Chamoux furent victimes d'un délugé de boue : à Chamoux "l'église fut à moitié détruite et le château très endommagé".
Mais quelles sont les sources de cette information, qui expliquerait mieux la soudaine nécessité de réparer ou reconstruire l'église… un siècle après cette date pas mieux étayée de  1428-29 ?

Toujours plus près de nous, le Courrier des Alpes du 30 août 1887 rapporte :

CHAMOUX. — On nous écrit le 27 août :
Jeudi soir, vers neuf heures, des nuages noirs se massaient sur les communes de Chamoux et Montendry, ils étaient menaçants et les effets de la menace ne se sont pas fait attendre ; car entre neuf et dix heures, dans les feux croisés des éclairs et les détonations formidables et incessantes des tonnerres, la pluie tombait à torrents et en telle abondance que chaque pli du terrain formait instantanément un ruisseau : Toute l'eau qui s'écoulait ainsi par les flancs de la montagne, rencontrait dans le bas les lacets des routes stratégiques qui conduisent au fort de Montgilbert, suivait ces mêmes lacets, pour les emporter ensuite. Les éboulements sont nombreux sur la commune de Montendry.
La commune de Chamoux a également beaucoup souffert : au troisième Berre, les eaux conduites par la ligne de l'ancienne route grossies outre mesure à leur débouché dans le ruisseau qui traverse ce village, ont amené une grande quantité de graviers, et malgré tous les efforts des habitants de graves dommages ont été éprouvé par les habitants de Berre. Le chemin qui le dessert a été emporté sur une grande longueur et plusieurs bâtiments sont devenus inaccessibles par l'accumulation des graviers.
À Chamoux, les immeubles qui se trouvent en contrebas des derniers lacets de la route en construction, sont dans un état vraiment lamentable ; tantôt couverts de débris de toute sorte, tantôt profondément ravinés. Dans le bourg de Chamoux on croyait à une ruine complète ; la rue de la Mairie était transformée en un torrent impétueux et inabordable ; en quelques minutes les rez-de-chaussées et les sous-sols étaient envahis par les eaux et par la vase qu'elles entraînaient. Dans certaines caves les tonneaux étaient à la nage ; dans certaines écuries on a dû sortir précipitamment les animaux pour les soustraire au danger de l'asphyxie. Tous les travaux et barrages destinés à conduire l'eau à plusieurs moulins et aux fontaines du bourg, n'ont pu résister à la poussée énorme des eaux mélangées aux déblais jetés dans le lit du ruisseau par l'entreprise de la nouvelle route ; ils ont disparu sous leur poids. Ce qui constitue pour cette partie de la commune, par la privation d'eaux potables, une situation tout à fait déplorable.

 


Séismes
Pas de nouvelles pour Chamoux, mais on sait que le séisme de Lisbonne (15-10-1755, 12h10) fut sensible jusqu'à Chambéry2


03-2012 / 10-2014 / 06-2016 / 11-2017- 2018 -02-2022 - Recherche et transcription  A.Dh.


Sources bibliographiques :
1- Travaux de la Société d'histoire et d'archéologie de la province de Maurienne : bulletin  1901 (SER2,T3,PART1) p.193 (L’origine des documents n’est pas  toujours précisée (le plus souvent : Archives du Diocèse de St-Jean de Maurienne))
2
"La Vie quotidienne en Savoie aux XVII et XVIIIe siècles" (ed. Fontaine de Siloe, 2005), Jean et Renée Nicolas
Nous ne connaissons pas encore les sources de cette communication : merci de nous aider le cas échéant, et merci à M. et Mme Nicolas.


Bibliographie :
* Lire : Les torrents de la Savoie par Paul Mougin, ingénieur des eaux et forêts, 1ère édition en 1914, réédité par la Fontaine de Siloé