Élisa à Villardizier

Voici le témoignage d'Élisa : Chamoux a bien connu sa maman, Léonie Francaz, dont ce site a recueilli de nombreux et précieux souvenirs. Élisa a vécu à Chamoux pendant la guerre de 1939-45, mise à l'abri chez ses grands-parents; son regard sur ces années était donc celui d'une enfant à la découverte d'un village en temps de guerre.

1939-1945 : Temps de guerre à Villardizier
Récit d’Élisa Compain, 2015 - 1ère partie

À la veille de la guerre, Villardizier était un village qui s’était progressivement dépeuplé, comme en témoignent les recensements : 300 habitants en 1876, 179 en 1911, 105 en 1936.
En cause : l’émigration qui avait fourni des Forts aux Halles, des « bonnes », des fonctionnaires.
Et aussi, la « grande guerre » : dix jeunes n’en étaient pas revenus.
Des familles avaient disparu : 50 ménages recensés en 1911 ; 34 en 1936.

L’entre-deux-guerres avait par contre coïncidé avec un certain mieux-être : la plupart des cultivateurs avaient pu remplacer les attelages de vaches par un cheval ou un mulet. Certes, il fallait « coblier » avec un voisin pour les labours au brabant, qui exigeait un attelage de deux animaux. L’achat d’une faucheuse rendait moins pénibles la fenaison et la moisson.
Pour les ménagères, la lessiveuse en tôle galvanisée remplaçait avantageusement le cuvier. En 1938, l’eau de Frêterive arrivait dans les maisons, parfois équipées d’un simple robinet au-dessus d’une benne en bois. Si quelques-uns amenaient l’eau jusqu’à l’écurie, personne n’avait envisagé d’aménager une salle de bains – d’autant que les eaux usées allaient dans les « cunettes », le long de la rue.
On put constater un changement des mentalités : pour la plupart, les parents ne parlaient plus patois à leurs enfants.
Il n’existait plus de fournière pour cuire les pains le samedi, mais les boulangers de Chamoux faisaient la tournée en camionnette, échangeaient la farine contre du pain, kilo contre kilo. Les bouchers, les épiciers passaient aussi régulièrement dans le village, et même si les achats restaient modestes, les habitants étaient conscients d’avoir une vie plus facile qu’avant.

Septembre 1939
Il fallut remplacer les mulets... Attelage - Fonds G.Dupuis / CCALa déclaration de guerre, annoncée dans le village par quelques habitants qui possédaient un poste de TSF
1 (autre progrès), a suscité bien des inquiétudes.

Il y eut la mobilisation des hommes, la réquisition des chevaux… •>

Il y eut la mobilisation des hommes, jeunes et moins jeunes ; le plus âgé, 46 ans, avait déjà été mobilisé de novembre 1913 à avril 1919.
S’y ajouta la réquisition des chevaux et mulets. Il fallut donc remplacer les brancards des chariots par un timon, apprendre aux vaches à se comporter en animaux de trait. Tant bien que mal, les récoltes furent rentrées. Et dans l’hiver qui fut rude, les paysans apprirent avec colère que les chevaux réquisitionnés mouraient de froid. Vers la fin de l’hiver, les cultivateurs achetèrent – bien cher – des chevaux ou mulets dont il se disait qu’ils venaient de la Drôme: pourquoi ces jeunes animaux n’avaient-ils pas été réquisitionnés ? se demandait-on.
Pour les mobilisés, souvent installés dans des conditions précaires, et confinés dans l’inaction de la «drôle de guerre», l’hiver avait été rude.
Tout changea au printemps :
- 10 avril, invasion de la Norvège par l’Allemagne, suivie de l’envoi de troupes françaises – dont des chasseurs alpins.
- 10 mai, l’attaque allemande aboutit à la percée du Front dans les Ardennes; néanmoins, l’espoir subsistait : on se souvenait de la «grande guerre», de Verdun, et de la victoire. Mais l’invasion s’accélérait : il fallait se remémorer les souvenirs d’école pour situer mentalement les villes citées par la TSF, car le journal ne donnait plus que des précisions dépassées.
- 10 juin : entrée en guerre de l’Italie. Cette fois, le danger nous concernait. Peut-être à tort, les Savoyards étaient persuadés que Mussolini voulait annexer la Savoie. Et on savait que des troupes françaises mobilisées en septembre sur la frontière des Alpes avaient été envoyées vers le nord ou l’Est : peu nombreux, les soldats qui restaient pourraient-ils résister aux Italiens ? et l’aviation bombarderait-elle les villes et les usines ?

Comme nous habitions en Tarentaise, près d’un centre industriel, les parents nous conduisirent, mon frère et moi, à Villardizier, chez nos grands-parents. Ils en repartirent rapidement, car les militaires qui minaient le pont d’Albertville ne leur avaient pas garanti que le passage serait encore possible le soir.
Je fus donc amenée à participer à la vie du village : aider aux travaux des champs, mais aussi, entendre les conversations dans la rue, à la forge ou à la fruitière (lieux « de sociabilité »).

L’inquiétude dominait même si certains envisageaient d’accueillir l’envahisseur à coups de fourches : on rappelait l’exploit de cette villageoise qui avait assommé un soldat autrichien avec une «bellye
2» (sans doute en 1814 ou 1815). Personne n’eut à faire preuve d’héroïsme, car l’armistice arrêta l’invasion allemande entre Aix et Chambéry, tandis que les troupes italiennes occupaient trois communes de Tarentaise, et quelques autres en Maurienne (on les accusait même d’avoir avancé après l’armistice). Celle-ci fut donc accueillie avec un certain soulagement.
Je ne pense pas avoir entendu parler de l’appel du 18 juin à l’époque.

L’armistice.
Progressivement, les mobilisés rentrèrent, sauf trois prisonniers : Jules Maître, Marcel Ferroud, et François Vuillermet lequel, ayant eu la chance de rester en France, eut le courage de tenter l’évasion, avec les risques que comportait le franchissement de la « ligne de démarcation».
Le village s’était semble-t-il accommodé de cette paix relative : restait la crainte de devenir «piémontais», et le sentiment anti-italien resté latent en fut amplifié.
Les quelques immigrés italiens, jusque là bien acceptés, ont-ils eu conscience de cette évolution
3?  

Comment fut accueilli le changement de régime ? Sans doute, pour la plupart, résignation de ce qu’on ne peut empêcher, espoir que le nouveau chef d’État ne cèderait pas la Savoie à Mussolini. Il n’y eut pas à Villardizier, comme de fut le cas ailleurs, de tentative de revanche des «blancs» à l’égard des «rouges». À partir de 1941, le calendrier des postes, avec photo du «Maréchal», fut affiché dans les cuisines, sans état d’âme, mais sans respect excessif.
Des réticences s’amplifièrent face à certains aspects de la politique: l’entrevue Pétain-Hitler à Montoire, et plus localement, les poursuites contre Pierre Cot
4, apprécié pour avoir joué un rôle important pour l’adduction d’eau.

La situation matérielle s’aggravait,
et les cultivateurs furent frappés de lourdes réquisitions. Certes, ceux qui récoltaient ne souffrirent pas de la faim et gardaient même des denrées disponibles pour les proches partis en ville, au moins au sud de la «ligne de démarcation». On vit aussi revenir à Villardizier des cousins éloignés, qui s’étaient opportunément souvenus de leurs racines savoyardes. On vit surtout des Mauriennais (ou supposés tels) venus en train jusqu’à Chamousset, et cherchant à acheter haricots secs, maïs, pommes de terre, huile, œufs, vin; car les treilles qui séparaient les champs rapportaient bien. Ce n’était plus comme en 1935, où il avait fallu brader le vin à quelques sous le litre, pour loger la nouvelle récolte. Les raves elles-mêmes trouvaient preneur.
Ce ne fut pourtant pas un très grand marché noir: beaucoup d’exploitations ne dépassaient pas deux ou trois hectares, certes minutieusement cultivés, et de bonne terre (sauf peut-être pour le blé).
Le blé. Des étés secs réduisirent les rendements. Les contrôles du ravitaillement furent plus pesants : au contrôleur local, plus ou moins zélé suivant sa conception du métier, s’ajoutait le surveillant des batteuses, qui comptait les quelques sacs de grains.
 La Vanneuse (François Feyen Perrin, Musée de Bordeaux DR)Il fallut reprendre quelques anciennes habitudes: on entendit dans les granges les battements des fléaux.
Venait ensuite l’élimination de la «balle» avec le van à bras. Deux travaux pénibles.
<• le van à bras (une image de la vie aux champs au… XIXe siècle)
Ensuite, il s’agissait de porter discrètement vingt à trente kilos de blé au moulin sur un vélo, parfois sur une luge lors des hivers froids. Les boulangers avaient renoncé à leurs tournées, et ne vendaient dans leurs boutiques que du pain noir, assez indigeste.
À Chambéry, on pouvait acheter des tamis : les fabricants et commerçants s’adaptaient aux nouveaux besoins des clients. Que de temps passé à ces travaux supplémentaires : «sasser» la farine, préparer les levains, pétrir (les préposés familiaux à ce travail n’avaient pas perdu la main).
Il y eut plus de tâtonnements pour ajuster le chauffage du four. Remercions encore les frères Simillon, qui prêtaient gratuitement leur four, et aussi leur grilloir à café pour torréfier… l’orge.

Le café naguère réservé aux jours de fête était dans beaucoup de maisons d’usage quotidien pour le déjeuner matinal ; mais le mélange indéfinissable obtenu avec les tickets était insuffisant en quantité. On s’ingénia à trouver des succédanés (mot inconnu jusque là), même si des rumeurs affirmaient que l’orge ou le blé grillés rendaient cardiaque ou aveugle.
En plus, griller un ou deux kilos de céréales était considéré par l’Administration comme un inadmissible gaspillage – donc, interdit.
Autre pratique interdite : prélever un peu de lait chaque jour pour en faire du fromage après avoir levé la crème. Pour obtenir du beurre, les uns battaient la crème à la fourchette, d’autres s’étaient procuré une baratte en verre (là encore, fabricants et commerçants s’étaient adaptés aux besoins nouveaux)
Mais que de temps passé à tourner la manivelle de la baratte !
L’essentiel de la production de lait devait être porté à la fruitière. La ration de beurre allouée aux cultivateurs était nettement supérieure à celle des autres consommateurs, et la fruitière de Villardizier l’a toujours fournie – et même au-delà. À l’époque, des commerçants qui affirmaient ne pas pouvoir fournir les rations officielles étaient accusés de les vendre au marché noir.
La fruitière de Villardizier (ancienne maison forte De Galis)Mais la fruitière de Villardizier devait bien sûr se conformer aux règlements ; par exemple, écrémer le lait au maximum, ce qui valut aux tommes ainsi fabriquées d’être qualifiées de « moleskine » par une cliente au parler pittoresque.

<• la fruitière
Autre service rendu à la fruitière, à certaines époques ; fournir du petit lait. En premier, X, qui vivait de peu, tendait sa gamelle, et le fruitier essayait de récupérer les brins de caillé qui surnageaient. Je revois le vieil homme, tenant le récipient dans ses mains tremblantes, s’empresser de boire le petit lait, tandis que tour à tour étaient remplis les seaux destinés aux cochons.

Dans la plupart des maisons, on achetait un porcelet au printemps : ceux qui avaient renoncé à cette pratique dans les années trente y étaient revenus. Mal logé dans un «boédet
5» sombre et exigu, le «caïon6» était en revanche bien soigné avec une alimentation très étudiée : plus de « vert » au début pour «faire grandir les boyaux», plus de farineux ensuite pour l’engraisser. Que d’inquiétudes quand notre animal fut atteint de rachitisme! les voisins prodiguaient des conseils: le sortir faire la sieste, les pattes au soleil et la tête à l’ombre.
Je fus préposée pour veiller à déplacer l’animal suivant l’ensoleillement, tout en lisant un des quelques livres de la maison.
La mort du cochon (détail) - Fonds G. Dupuis/ CCAComme il n’y avait pas de pharmacie à Chamoux, je suis allée à la Rochette à bicyclette acheter des médicaments. Le cochon put marcher un peu plus facilement, et cahin-caha atteindre… son inévitable destin.
Par crainte des réquisitions, le sacrifice du cochon était sensé se dérouler discrètement – chose difficile avec les cris de l’animal!
Apparemment, contrôleurs et gendarmes étaient ailleurs, et chaque année, on put impunément ébouillanter l’animal dans «l’écouélor
7», le dépecer, préparer la fricassée – plat de résistance du «repas du cochon» -, cuire les boudins. La fabrication des diots, les salaisons, occupaient la maisonnée plusieurs jours durant.

La mort du caïon

L'Occupation
Depuis l'armistice de juin 1940, la Savoie faisait partie de la zone libre, à l'exception de quelques communes de Haute Maurienne et Haute Tarentaise, occupées par les Italiens.
À Chambéry siégeait une commission d'armistice italienne.

Le débarquement, et la fin de la zone "libre"
Le 8 novembre 1942, des troupes anglo-américaines débarquèrent en Algérie et au Maroc.
Le 11 novembre (date symbolique) les troupes allemandes franchirent la ligne de démarcation au mépris des conventions d'armistice.
Le 13, elles étaient à Chambéry, puis cédèrent la place aux Italiens. Vit-on des soldats italiens à Chamoux?
À Chambéry, cette armée ne fut pas toujours prise au sérieux: des jeunes se vantaient d'avoir coupé les plumes qui ornaient le chapeau des Alpini. Lors des sorties hebdomadaires de "plein-air", les professeurs de gymnastique nous faisaient souvent chanter "
della villa de çambery tous nos troupiers i sont partis"… hors de la présence desdits troupiers. Il y eut tout de même des incidents dont les journaux ne faisaient évidemment pas état, et vraisemblablement, des arrestations.
Mais près le débarquement allié en Sicile et la destitution de Mussolini (27-7-1943), les troupes allemandes envahirent les régions françaises jusque-là occupées par les Italiens.

Des Allemands à Chamoux
Ainsi, des soldats allemands arrivèrent à Chamoux, et occupèrent entre autres lieux la forge de Louis Maître pour réparer les fers de leurs chevaux (ce qui nous étonna, car nous les imaginions équipés de véhicules motorisés). Nous n'aurions jamais parlé à un Allemand, sans l'intervention jugée intempestive d'un "je-me-mêle-de-tout". Mais le garde d'écurie avait envie de parler - dans la mesure du possible à cause de la barrière de la langue. Les larmes aux yeux, il nous montra la photo de sa femme et de sa petite fille, qu'il n'avait pas revues depuis de longs mois; il évoqua avec une expressive grimace la Russie d'où il avait été rapatrié pour une blessure à la main apparemment pas trop grave. Nous savions que les Allemands étaient endoctrinés dès leur jeunesse pour en faire des nazis fanatisés prêts à tous les sacrifices pour le 3ème Reich "qui devait durer 1000 ans". Mais Goebbels et ses adeptes n'avaient pas réussi à déshumaniser tous leurs compatriotes - heureusement…
Les Allemands ont quitté Chamoux où apparemment ils n'ont pas laissé - cette année-là - un trop mauvais souvenir: "
Je ne les aime pas, disait une sexagénaire, mais ils sont disciplinés, et ont fait des efforts pour ne pas trop nous gêner". Le bruit a couru que leur troupe avait été bombardée sur le chemin de l'Italie. Ce n'était qu'un bruit, invérifiable; mais j'ai alors pensé à une petite Allemande blonde, qui, peut-être, ne reverrait jamais son papa…

 

L'école en temps de guerre : des années scolaires perturbées
Récit d’Élisa Compain, 2015 - 2ème partie

Élisa nous raconte aussi ce que fut le temps de la guerre pour les écoliers de la région : ses souvenirs dépassent donc le cadre de Chamoux.

Depuis des temps immémoriaux… pour les écoliers - et même dans les souvenirs d'instituteurs, l'année scolaire commençait le 1er octobre, et depuis quelques années seulement, se terminait au 14 juillet.
À la rentrée d'octobre 1939, beaucoup d'instituteurs étaient mobilisés : leurs classes furent donc provisoirement supprimées, ce qui amené une augmentation des effectifs, avec parfois mixité! (surtout à partir de 4 ou 5 classes, garçons et filles étaient séparés depuis le Cours élémentaire).
Dans beaucoup d'écoles, on s'activait pour les mobilisés de la commune, pour un "filleul de guerre" sans famille, proposé par les services sociaux : écrire des lettres, tricoter des écharpes ou des chaussettes, faisaient partie des "activités dirigées" du samedi après-midi (autre innovation des années 1936 à 1938)
Il y eut aussi, dès le début de la guerre, l'arrivée de "réfugiés" - beaucoup moins en Savoie que dans l'Ouest de la France, où il s'agissait de déplacements massifs et organisés d'enfants ou d'inactifs de Paris ou des régions industrielles proches de la frontière allemande.

Les enseignants veillèrent à bien accueillir ces nouveaux écoliers, et en particulier à intégrer rapidement les enfants de réfugiés espagnols qui avaient eu la chance de se faire embaucher.

Au pire moment de la débâche, les classes fermèrent plus ou moins longtemps, et reprirent dès que possible, jusqu'à fin juillet, pour reprendre au 1er septembre à l'école primaire: il fallait remettre la France au travail.
Un certain nombre d'instituteurs avaient été faits prisonniers, notamment des chasseurs alpins en Norvège. Par contre, certains habitants des régions frontalières ne purent pas rentrer chez eux, et obtinrent un poste en Savoie.

Quoique moins atypiques, les années 1941 à 1943 connurent quelques changements.
Tout d'abord, le patriotisme officiel avec le salut au drapeau le lundi matin, et un véritable culte du chef de l'État: son portrait dans toutes les classes, son hymne
(Maréchal, nous voilà), des dessins ou des lettres à lui envoyer, parfois un discours à écouter - ou imposé en dictée.
La pénurie de chauffage lors d'hivers particulièrement rigoureux amena à ne chauffer que certaines classes : les grands y travaillaient le matin de 8 à 12 heures, six jours par semaine, soit 24 heures hebdomadaires au lieu de 30 précédemment; les autres de 13 à 17 heures.
Lorsque les bombardements alliés se multiplièrent, toute école située à moins de 500m d'une voie ferrée dut revenir à ce système pour n'accueillir que la moitié des élèves en même temps…
Et, à Chambéry, le bombardement américain du 26 mai 1944 mit fin à l'année scolaire.

 

Entre timides espoirs et tragédie
Récit d’Élisa Compain, 2015 - 3ème partie

Élisa nous raconte maintenant le temps des débarquements, et des bombardements.

Avec le débarquement allié en Afrique du Nord (8 septembre 1942) étaient apparues quelques lueurs d'espoir. Espoirs amplifiés au début de février 1943 par la nouvelle de la capitulation à Stalingrad d'une armée allemande de 300.000 hommes. L'avancée des troupes soviétiques vers l'Ouest, un temps compromise par une contre-offensive allemande, remporté de nouveau succès dans l'été.
Nous suivions tout cela sur la carte de Russie affichée au mur de la cuisine.

En mai 1943, les armées allemandes et italiennes étaient chassées d'Afrique du Nord. Les Alliés débarquèrent en Corse, en Sicile, en Calabre.
J'appris en allant porter le lait à la fruitière, la nouvelle de l'armistice entre l'Italie et les Alliés, le 8 septembre: nouvelle accueillie avec un enthousiasme bruyant par les optimistes; mais un rabat-joie fit remarquer que le plus dur restait à faire - et il n'avait pas eu tort: déjà, les Allemands avaient envahi la zone occupée jusque là par les Italiens…

Si un peu d'espoir revenait, les difficultés matérielles s'aggravaient: diminution des rations alimentaires, de la qualité et de la quantité des attributions de charbon, savon, etc, usure des vêtements, des chaussures. Que d'heures passées à repriser  les chaussettes, à détricoter des maillots déchirés, à défriser la laine et à en renouer les brins pour la réutiliser… Que d'ingéniosité de la part des mamans pour créer des "jacquarts" devenus à la mode depuis le film "L'éternel Retour" avec Jean Marais. Et ces vêtements qu'il fallait rallonger, élargir pour les jeunes qui grandissaient malgré la sous-alimentation...

Mais tout cela était peu de choses à côté de ce que nous apprenions par ailleurs; mauvaises nouvelles qui concernaient de plus en plus notre environnement proche.
Nous connaissions des requis et des réfractaires au S.T.O. (Service du Travail Obligatoire en Allemagne, qui concernait des classes d'âge entières).
Nous avions appris l'arrestation de Résistants parmi nos amis ou connaissances, arrestations suivies de tortures, puis de déportation pour certains - mais sans imaginer l'organisation systématique de l'atrocité des camps de concentration.

Et les incendies, les exécutions
En janvier, au Biollay, dans la banlieue proche de Chambéry, un fermier soupçonné d'aider la Résistance a été fusillé, son corps jeté dans la maison qui fut incendiée. Les pompiers de Jacob-Bellecombette accueillis à coups de mitraillettes ne purent intervenir.
Près de deux mille personnes ont assisté aux obsèques de la victime, Ernest Grangeat, dans l'église de Maché, et un interminable cortège accompagna sa dépouille jusqu'au cimetière de Charrière Neuve8, témoignant ainsi de l'émotion de la population - y compris de ceux qui, comme nous, n'y ont pas assisté.
Émotion aussi au Lycée de Jeunes Filles de Chambéry, tant parmi les élèves que parmi le personnel: deux élèves - deux sœurs - avaient été arrêtée devant le Lycée, parce qu'elle étaient juives. Cela s'était passé un samedi de mars, entre treize et quatorze heures, au milieu d'un groupe d'élèves qui discutaient tranquillement. La Directrice fit sortir discrètement du Lycée d'autres élèves juives, dont les noms furent effacés des listes au "Corrector".
(Nous n'avons appris que bien plus tard cette action de la Directrice. Une des deux sours arrêtée devant le Lycée n'est pas revenue de déportation, de même qu'une autre élève.)
Mais il y eut aussi des arrestations à domicile.
Beaucoup de Juifs avaient fui les régions occupées par les Allemands pour se réfugier dans la zone d'occupation italienne, notamment en Savoie: il était en effet notoire qu'une certaine tolérance était manifestée par l'occupant italien vis-à-vis des Juifs
8. Mais depuis l'arrivée des Allemands, une véritable chasse aux Juifs était engagée.

De tout cela, le Journal (réduit à une seule feuille), et la Radio officielle ne disaient rien. Il en était de même pour les Actualités cinématographiques qui, par contre, montraient les déraillements de trains de voyageurs provoqués par les attentats des "Terroristes", détaillaient les vues de ruines résultant des bombardements, insistaient sur le nombre de victimes civiles.

Le 26 mai 1944, le bombardement de Chambéry a fait près de 200 morts (dont une de mes camarades de classe), et démoli une partie de la ville. La fumée des incendies se voyait depuis Chamoux. (Les ultimes foyers des incendies ne furent définitivement éteints que le 25 juin)
En revanche, la gare de Chambéry qui était visée laussait passer les trains moins de 3 jours après…
Des voisins de Villard-Dizier réquisitionnés pour déblayer les voies nous ont affirmé "ne s'être pas fatigués".

On craignait un nouveau bombardement. Aussi, nos parents décidèrent-ils de nous envoyer à Villard-Dizier, mon fère et moi, dès que possible (en effet, l'immeuble où se trouvait le siège des cars Franchiolo avait été victime du bombardement).
Le jour prévu était le 6 juin. Notre père, toujours très matinal, avait appris par la T.S.F. (radio) la nouvelle du débarquement en Normandie, ce débarquement tant espéré, tant attendu! Raison de plus pour nous éloigner de la gare, car les bombardements pouvaient s'intensifier. Nos parents devaient rester à leur poste, mais ils étaient persuadés que nous serions à l'abri du danger à Villard-Dizier.
Munis d'un minimum de bagages, il nous fallut d'abord parcourir à vélo les trois kilomètres qui nous séparaient du Café de la Terrasse (près du Palais de Justice), d'où partaient désormais les cars Franchiolo. Mon frère juché sur une selle installée sur le cadre du vélà paternel, moi suivant sur mon vélo personnel, ce fut un trajet sans encombres dans les rues vides d'automobiles.
Un dernier "au revoir", et en voiture, dans un car qui n'était pas bondé comme à l'ordinaire: était-ce à cause de la nouvelle du débarquement - certains ayant pu craindre des contrôles ou des barrages de routes.
Après un voyage dans incident, nous voilà à Chamoux. Je récupère mon précieux vélo qui a voyagé sur le toit du car. En route pour Villard-Dizier, "réfugiés" chez nos grands-parents… comme déjà en juin 1940.

Des journées qu'on n'oublie pas
Récit d’Élisa Compain, 2015 - 4ème partie

Élisa nous raconte ici les journées d'août 1944.

1er août 1944 - Chamoux encerclé.
Comment avons-nous appris de jour-là l'inquiétante nouvelle : "
les Allemands encerclent Chamoux"?
Alarmés, nous essayions d'en savoir plus : à travers les persiennes, nous avons aperçu un homme en tenue de travail, encadré par des soldats allemands, dans la propriété voisine. Nous avons plaint ce malheureux. Heureusement pour lui, il put justifier... qu'il n'était qu'un cueilleur de champignons.
C'était beaucoup plus grave à Chamoux: les hommes rassemblés dans la cour de l'école, le maire Michel Jandet et le secrétaire de mairie Lucien Maître obligés de guider les Allemands au domicile des Résistants recherchés.

Maire et secrétaire conduisirent tout d'abord les militaires sur la route de Montendry, où ils étaient sûrs que les jeunes recherchés ne seraient pas chez eux. Ils espéraient que leur passage aurait alarmé tous ceux qui risquaient l'arrestation. Furieux de n'avoir trouvé personne au gîte, les Allemands assénèrent quelques coups à leurs guides, obligèrent le maire à porter les portes du hangar des pompes à incendies et à en décoller les affiches mises par les Résistants.

Mais le plus tragique se passait ailleurs: Félicien Aguettaz, qui avait pris la précaution de passer la nuit hors de Chamoux, fut arrêté par les militaires qui cernaient le chef-lieu, et amené aux écoles. Il fut abominablement torturé, pour lui faire avouer sa participation à la Résistance, avec des accusations précises. N'obtenant pas ce qu'ils désiraient, les Allemands l'emmenèrent avec eux à Montendry, à la recherche des maquisards.
Le corps martyrisé de Félicien Aguettaz fut retrouvé dans une grange sur la route du Fort de Montgilbert.
Les Allemands ont aussi arrêté un Juif réfugié à Chamoux, Émile Moscovitz. Son corps fut retrouvé le 9 août près de la RN6, non loin du Pont Royal.

16 août 1944. Bombardement américain sur Pont-Royal.
Nous nous apprêtions à aller travailler dans les champs, ce matin-là comme les autres jours de semaine. Le cheval harnaché attendait patiemment d'être attelé au chariot.
Soudain, un grand bruit: des avions - peut-être 4 - débouchèrent de la cime du Mont Fauge, descendirent en direction de la vallée de l'Isère.
Et ce fut l'explosion. Les portes du hangar vibraient, le cheval affolé ruait, tandis que nous regardions les avions remonter (à la verticale nous semblait-il)
Allaient-ils s'écraser contre l'Arclusaz? Non, un brusque virage les ramena au-dessus de la vallée de l'Isère en direction d'Albertville.
Résultat du bombardement : le pont visé était en partie détruit, et tout passage de trains en direction de l'Italie, impossible.
En Italie, "
l'escargot allié" dont les affiches allemandes raillaient la lenteur, arrivait à Florence; mais de durs combats continuaient; l'arrivée de renforts allemands en hommes et matériel, seraient désormais plus difficile.

Mais, nous rappelant le bombardement de Chambéry, nous nous posions des questions:

- pourquoi n'avoir pas bombardé uniquement le pont de chemin de fer?
- Pourquoi, surtout, les bombardiers américains avaient-ils lâché leurs bombes de si haut?
Le bombardement du pont avait fait, disait-on, une victime : une de trop bien sûr, qui avait eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Mais en cette année 1944
, le danger était partout.


Un site à visiter pour en savoir plus sur ce bombardement :  http://www.railsavoie.fr/liberation03.html


 

Lire 2 Lycéennes sous les bombes

5/8-2015 - Transcription A. Dh.


Notes
1- Poste de TSF : poste de radio
2- Bellye : …
3- Lire à ce sujet le témoignage d’un Italien de Montmeilliant, Louis Baima : Né dans les copeaux (Fontaine de Siloe, 2013-03-01) : il a clairement ressenti ce changement de regard à l'époque)
4- Pierre Cot : Pierre Jules Cot, né en 1895 à Grenoble (Isère) et mort le 21 août 1977 à Coise-Saint-Jean-Pied-Gauthier (Savoie), fut un homme politique très actif, de plus en plus engagé à gauche, résistant pendant la guerre. Pour la Combe, il fut aussi un député de la Savoie, et le maire de St-Jean Pied-Gauthier de 1929 à 1971.
5- Boédet : soue à cochon
6- Caïon : cochon
7- écoulélor : auge dans laquelle on mettait le corps de l'animal pour l'ébouillanter
8- d'après J.O. Vioud: Chambéry 1944