Les Espagnols

Au XVIIIe siècle : les Espagnols 1742-1749

Le royaume de Piémont-Sardaigne n'avait guère le choix : pris entre la France et les États de la péninsule italienne (la plupart aux mains des diverses grandes puissances), il devait louvoyer, comme toujours.

En 1738 (Traité de Vienne),
- l'Autriche a perdu au sud  le royaume de Naples et Sicile, passé au fils du roi d'Espagne Philippe V.
- elle a récupéré au nord les duchés de Parme, de Plaisance, le Milanais. Elle disposera aussi de la Toscane.
- la France a gagné la Lorraine
- Le royaume de Piémont-Sardaigne prend le Novarrais.
1740 : mort de l'Empereur d'Autriche. L'impératrice Marie-Thérèse lui succède : elle est en butte aux appétits de divers électeurs de l'Empire (Bavière, Prusse/Silésie…)
Pourtant, c'est à elle que s'allie Charles-Emmanuel III, le nouveau roi de Piémont-Sardaigne - il compte aussi sur l'appui anglais.

Quand les Espagnols du Royaume de Naples attaquent le Milanais "autrichien", les troupes "sardes" les repoussent vers l'Adriatique. Mais une autre armée espagnole, venant du sud de la France, remonte la Route des Alpes durant l'été 1742 : ils sont au Galibier début septembre. Mi septembre, "les 18.000 soldats de l'infant inondaient la Savoie et occupaient Chambéry".1
Charles-Emmanuel passe les cols, et contre-attaque : les Espagnols se retirent au fort Barraux, en territoire français. Versailles restant neutre, Charles-Emmanuel ne peut poursuivre, et campe avec ses régiments autour de Montmélian. L'automne avance. Bientôt, Don Philippe et ses soldats espagnols gagnent Chambéry en saccageant les villages au passage. Charles-Emmanuel ne peut résister : ses troupes se retirent en Piémont en plein hiver. La Savoie, dit Henri Ménabréa, paraît alors à cause de la barrière des Alpes, une province indéfendable.

Les Espagnols s'installent - pour 6 ans-, le Sénat prête serment au roi d'Espagne…

Début 1750, le curé de Barby, qui tient le Registre des mariages de sa paroisse, interrompt la liste des actes pour faire le point. Un point d'Histoire ? Un témoignage engagé, en tous les cas.

en marge :
"espagnols en Savoie"
"1750
En 1742, les Espagnols entrèrent en Savoie dans le mois de septembre, après en avoir été chassés par les troupes du Roi de Sardaigne, à la tête desquelles était le Monarque lui-même: ils y rentrèrent absolument le 28e 10bre suivant. Ils y demeurèrent jusqu'en 1749, au mois de janvier, temps auquel ce pays se trouvé heureusement délivré de la nation espagnole; mais ils avaient fait éprouver pendant les six années consécutives qu'ils ont tenu le pays, tout ce dont un gouvernement tyrannique est capable, ayant pour ainsi dire pour toute raison, leur volonté: ils n'avaient aucune peine de se dédire et de se rétracter dans leurs ordres par écrit ou autrement, se mettant au-dessus de toutes lois. Les violences de toute espèce étaient employées contre le public et contre le particulier pour faire exécuter leurs résolutions justes ou injustes.
C'est le témoignage que je leur dois et rends en toute vérité.
[Vaisiler], Curé.
"2

Puis, le relevé des actes de mariage reprend!
 

Pourquoi cette occupation-là reste-t-elle plus douloureuse dans les mémoires que les occupations françaises précédentes ?  Comme auparavant, la population locale doit subir les passages répétés des troupes, qui se croient autorisées à piller, au nom des lois de la guerre, il faut assurer le gite et le couvert…
Mais cette fois, la Savoie est le "camp de base" pour des batailles outre-monts : elle est écrasée d'impôts et prélèvements divers, désarmée par ces gens que l'on ne comprend même pas.
Et la France entre dans la guerre, aux côtés des Espagnols… Toutes les Alpes françaises jusqu'à la Méditerrannée sont "labourées" par les passages des troupes en tous sens, elles-mêmes harcelées par les montagnards.

Ainsi : «Ils virent, le 28 du mois de juiIlet dernier, que les troupes de France, après la bataille de Tours, vinrent camper aux Esserts, terroir de L’Hôpital (aujourd'hui : Albertville), sur divers champs tous ensemencés et prêts à  moissonner, et notamment sur une pièce de terre que honnêtes Pierre et Bernard Cuvex, père et fils dudit Hopital tiennent en accensement du sieur Rosset pour I’HôteI-Dieu de Conflans, laquelle pièce était toute ensemencée de froment, orge et avoine, où lesdites troupes de cavalerie campèrent et les foulèrent entièrement; les susdits prud’hommes virent, le même jour et le lendemain, les troupes de Piémont arriver audit lieu, qui finirent de ramasser le reste de la paille et blé».3

Quand la paix est enfin signée à Aix-la-Chapelle en octobre 1748, des centaines d'hommes sont morts, les campagnes sont ruinées, pourtant les lignes ont bien peu bougé. Le royaume "sarde" a gagné le Tessin, et bon nombre de pauvres diables sont devenus brigands : "la potence et les galères en débarrassèrent ses territoires", dit Henri Ménébréa. Les aventures du dauphinois Mandrin et ses compagnons (dauphinois et savoyards), leur popularité, en sont une trace.

Au retour de la paix, Charles-Emmanuel poursuit l'œuvre de modernisation de l'administration du royaume de son père. Et il s'attaque lui aussi à la vieille organisation féodale.

Et la Combe dans tout ça ?

Les Archives départementales nous livrent la mémoire des exactions espagnoles :
- mandats ordonnancés par l'intendant général pour fourniture de bois et d'huile aux corps de garde établis dans la ville de Chambéry, au fort de Miolans, à Chamoux, au Bourget, à Myans, au château de Montmélian, etc.
- logement des troupes
- menaces à l’archevêque de Tarentaise et aux évêques de Grenoble, de Maurienne et d’Annecy, pour les informer que si les ecclésiastiques persistaient dans leur refus d’obéir aux ordres de l’infant d’Espagne, on serait obligé de les y contraindre par les voies judiciaires. (janvier 1744)

Il en résulte cet "abattement où le fléau de la guerre a réduit ce misérable pays, qui éprouve toutes les horreurs de la plus extrême désolation, par l’excès des impôts dont il est accablé " (6 novembre 1744).4

Nous avons des traces de ces humiliations et spoliations à Chamoux, conservées dans les archives du Tabellion.

D'abord, cette ordonnance royale : les villes et les bourgs ont dû élire des représentants pour aller à Chambéry prêter serment de fidélité à l'Infant d'Espagne.4
Ce document a aussi l'intérêt de nous faire connaître la majorité de la population - mâle ! - de Chamoux en 1743.

Procure passée par le Conseil et autres manants habitants de Chamoux,
aux Sieurs Joseph François et Claude-François Deglapigny

L’an mille sept cent quarante trois et le dix sept du mois de février à dix heures [au matin ?] au nom de dieu, [soussigné] notaire [quojam (appartenant à)] S.A.R. dom Philippe infant d’Espagne grand amiral d’Espagne et des Indes, généralissime des armées de S.M.C(atholique) en Italie et en Savoie, par son ordre général du vingt-sept du mois proche passé,
- ordonne à toutes les villes, bourgs et lieux des États de Savoie, d’élire et constituer deux procureurs pour comparaître à Chambéry en se présenter le vingt-cinq du courant mois par devant S.A.R. 
- pour prêter le serment de fidélité qui lui est due à l’occasion de la  conquête qui en a été faite par les armes et selon qu’il est plus amplement contenu dans le susdit ordre (…)
     Hector Feyge notaire secrétaire

 

Voir le Document entier

Et aussi, les comptes de l'exacteur Deglapigny.6
(La collecte des impôts était sous-traitée à des particuliers aisés, qui pratiquaient des "exactions" plus ou moins lourdement sur les particuliers, et reversaient à l'autorité une somme convenue.)

Compte que rend le Sr Joseph-François
fils de feu Me François Deglapigny
natif et habitant de Chamoux, exacteur de la taille,
et impositions de la paroisse de Montendry pour l’année 1742.
Acte du premier mai de l’année 1742

Charges
Premièrement, ledit Sr Joseph-François Deglapigny exacteur se charge de la somme de mille onze livres dix (…) deniers, à laquelle se trouve réuni le total qu’il a exigé à forme de son [fottet ?] de ladite année, par moi  (…) fait et signé le dix-huit juin dite année, en conformité du rôle d’imposition etc
2°) surcharge à la somme de deux cent septante-huit livres dix-neuf sous qu’il a de même exigé, outre son droit de [recitte ?] de ladite somme, en excédent de ? de S.M. le Roi de Sardaigne du 9e mai 1742, et de l’ordre du Seigneur comte [Bonaud] son intendant général en Savoie du 30 juin suivant pour une imposition de six sous quatre deniers pour chaque livre répartie au cadastre.
3°) surcharge encore de la somme de cent trente deux livres un sou six deniers qu’il a exigé sous le [fottet] par moi soussigné fait le 3 février dernier en excédent du manifeste du Seigneur délégué pour la direction des fournisseurs à faire aux troupes de S.M.C. du neuf même mois, etc

(…)
     Hector Feyge notaire secrétaire
 

"S.M.C." se lit : Sa Majesté Catholique, titre de l'Infant d'Espagne.
Dans ces temps de guerre, les villages étaient donc imposés à la fois pour le roi de Piémont-Sardaigne, et pour l'Infant d'Espagne qui avait chassé le roi de Piémont-Sardaigne !

«Les sindics et Conseillers de la Communauté de Chamoux fairont conduire au présent lieu aujourd’huy a deux heures après midy le Bétail qu’on leur a demandé par le dernier ordre, sous peine d’un fort détachement, faute a eux d’apporter des bonnes raisons a Mr le Commandant.
Ayguebelle le 15e mars 1743. Claude Brun"
(sic)

Ceci n'est qu'un extrait d'un ensemble de documents qui témoigne des prélèvements sur les habitants de Chamoux dès le début de l'occupation en 1743. Mais l'affaire se complique du fait du pourrissement des relations entre Savoyards!
Car la collecte des "contributions" était confiée à des "locaux". Chaque paroisse devait considérer qu'elle était plus (injustement) taxée que sa voisine ; voire, escroquée par les commis chargés des prélèvements.
C'est en tous cas l'objet d'une affaire qui éclata dès mars 1743 entre les Chamoyards et les sindics et commis d'Aiguebelle, où étaient entreposées les "contributions".
Les Chamoyards ayant porté leurs plaintes jusqu'à Chambéry, les choses rentrèrent dans l'ordre : les syndics d'Aiguebelle mis en cause firent en sorte que les plus graves accusations n'aient plus de force.

Cependant… en 1755, le Sénat a dû juger une affaire de détournement de ces "prélèvements" à Aiguebelle, qui touchèrent bel et bien plusieurs paroisses. (voir Faits et méfaits)

4-2012, 12-2013 et 7-2015, 2016 - Recherche et transcription  A.Dh.


Sources bibliographiques
1- Histoire de la Savoie de Henri Menabrea. 1° édition, Grasset, 1933. Dernière éd. : La Fontaine de Siloe  2001
2- ADS 4E 1558 p. 34
3- Archives d'Albertville - Répertoire Gabriel Perouse - 1915
4- ADS - Moyen-Age et Ancien Régime / Fonds des administrations d'Ancien Régime jusqu'en 1793 / Administration générale du duché
5- ADS - Archives en ligne, Tabellion d'Aiguebelle 1743 - f°11 (p. 34/565)
Pour Montendry, voir 
p. 47-48/565 du même registre
(voir aussi sur internet "Mémoires & documents, Volume 28 - 7-12-1886 - Par Académie chablaisienne"  p.XXI)
6-
ADS - Archives en ligne, Tabellion d'Aiguebelle 1743 - f° 106 (p.126/565)


Pour les chercheurs : ressources à explorer
Archives départementales de Savoie

ADS - Moyen-Age et Ancien Régime / Fonds des administrations d'Ancien Régime jusqu'en 1793 / Administration générale du duché
C 455 Affaires militaires. – Transcription de mandats ordonnancés par l'intendant général, sur la caisse du trésorier général de Chambéry :
– pour fourniture de bois et d'huile aux corps de garde établis dans la ville de Chambéry, sur la place Saint-Léger, au Château, aux pertes de Maché, de Montmélian, du Reclus et à la Porte-Reine ;
– id. aux corps de garde d'Annecy, établis à la place, au Château, aux portes de La Perrière, de Sainte-Claire, de Boeuf, , du Pasquier et Avance du Pasquier ;
– id. à Chindrieux, à Droisy, à Thonon, à Rumilly, au fort de Miolans, à Chamoux, au Bourget, à Myans, et au château de Montmélian ; (…) 1749-1750

C 5011 Délégation générale pour l’entretien des armées espagnoles en Savoie.
– Correspondances générales. – Minutes de lettres de la Délégation générale ;
– au syndic de La Rochette, au sujet du logement des troupes envoyées dans sa région ; dans laquelle on lui recommande de ne point placer de soldats dans les châteaux des marquis d’Allinges et d’Arvillard qui avaient des saufs-conduits (29 octobre 1743) ;
– à l’archevêque de Tarentaise et aux évêques de Grenoble, de Maurienne et d’Annecy, pour les informer que si les ecclésiastiques persistaient dans leur refus d’obéir aux ordres de l’infant d’Espagne, on serait obligé de les y contraindre par les voies judiciaires (27 janvier 1744) ;
– au marquis delta Torre, pour se féliciter de sa nomination comme intendant général des armées de Sa Majesté et du pays de Savoie, « dans l’abattement où le fléau de la guerre a réduit ce misérable pays, qui éprouve toutes les horreurs de la plus extrème désolation, par l’excès des impôts dont il est accablé » (6 novembre 1744).
– Lettre par laquelle les membres de la Délégation générale font connaître à l’intendant général, dans les termes les plus dignes et les plus douloureux, à propos d’une nouvelle contribution de guerre de 300000 livres qu’il s’agissait d’imposer au pays, déjà ruiné par une occupation militaire de cinq années, que, «quelqu’empressement qu’ils aient d’obéir aux ordres de S. E., ils ne sauraient cependant se résoudre à se charger de la mort d’une infinité de malheureux, à qui de nouveaux impôts ôteraient le peu de subsistance qui leur reste. S. E. n’ignore pas qu’il en périt tous les jours une quantité, et lorsque nous avons eu l’honneur de le lui représenter de vive voix, elle eut la bonté de nous plaindre et de nous dire que c’était une suite de la guerre. Ce n’est point à nous à examiner jusqu’où peuvent s’étendre les droits que cette même guerre parait autoriser, mais nous ne pouvons douter que nous devriendrions par-là odieux à jamais à toute la patrie, si par notre consentement, quoique forcé, nous souscrivions à un ordre dont les suites seront si funestes. » (24 juin 1748). – Etc. (1743-1749
)